5 - " Ce qu'on peut discuter, c'est s'il faut le faire ou ne pas le faire. Mais si on le fait, il faut le faire comme cela "

5 - " Ce qu'on peut discuter, c'est s'il faut le faire ou ne pas le faire. Mais si on le fait, il faut le faire comme cela "
Me voilà, épuisée, amaigrie, déminéralisée. Je délire, je n'arrive plus à communiquer. Je ne sais plus qui je suis mais je ne m'aime pas, je ne m'aime pas. Je ne veux plus rien penser, ni ressentir. Quand il ne restera plus que les os, cela voudra dire que la tristesse m'aura empoisonnée. Le poison coule dans mes veines, se dilue dans mon sang, m'infecte.
Ma prof principale, ma prof de philo me dit que je suis très intelligente, qu'elle l'a remarqué dans les dissertations, qu'en plus, je réussis brillamment dans toutes les matières, qu'un jour, je sortirai de la souffrance et qu'alors je serais heureuse d'y être arrivée, " vous ne pouvez pas gâcher les beautés physiques et intellectuelles qui vous ont été données ". Elle m'a dit en rougissant : " Vous êtes une belle jeune fille, si fine... C'est vrai, vous êtes jolie comme tout. ", et puis à propos de mon intellect : " ce n'est pas pour vous flatter, je ne dirais pas ça à n'importe qui ", et enfin que tout le monde a besoin de moi, qu'on compte sur moi, que je suis importante pour tous les autres, même si je n'y crois pas.
Parfois, je me pose des questions. Je me demande s'il n'est pas vrai que c'est du gâchis. Et puis, il m'arrive de me répondre : ce sera du gâchis, oui, et alors ? est-ce important ? Tant pis. Que ce soit du gâchis, que toutes les choses que j'avais en moi n'aient servi à rien, que tout ce que j'étais capable de faire ne soit jamais réalisé. Est-ce vraiment grave, après tout ?
Des vitamines, du magnésium, du calcium, des omega 3, de l'euphytose, c'est un nombre incalculable de cachets que j'avale par jour pour tenir debout. Ma perte de poids devient visible, il semblerait, du moins pour les gens qui ne m'avaient pas vue depuis quelques semaines.
" Tu as maigris ! " on s'exclame sur un ton réprobateur.
Je fais semblant d'être étonnée, je joue l'innocente qui ne l'a pas fait exprès :
" Ah bon ? "
Et on me confirme.
Et la partie continue.

# Posté le jeudi 15 octobre 2009 12:45

Modifié le vendredi 23 octobre 2009 12:44

4 - " Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ? "

4 - " Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ? "
Convoquée au secrétariat du proviseur, puis chez madame la proviseur, chez l'assistante sociale du lycée, chez le médecin scolaire la semaine prochaine. Les surveillants viennent me transmettre des messages quand ils me croisent dans la cour, m'apporter des convocations en plein cours. J'essaye de rester butée dans mon silence : " Je n'ai pas envie d'en parler ", j'ai dit à la proviseur. Mais mes larmes me trahissent à chaque fois. Elle me tient le sempiternel discours, tellement entendu, prononcé par tant de monde et qui me donne envie de vomir : " une jeune fille qui a tout pour réussir ", " j'ai dans mon bureau une jeune fille extrêmement jolie qui veut mettre fin à ses jours ", " nous, on vous trouve très belle ; il y a beaucoup de filles qui aimeraient avoir votre silhouette, grande, longiligne, avec des cheveux magnifiques ". Je ne fais que pleurer. Elle me dit de me rassurer, qu'elle n'appellera pas les urgences, mais ma mère, tout de même. La supplier d'être très vigilante, très présente, très gentille avec la petite parce que la colère, l'exaspération, ça ne sert vraiment à rien et ça ne peut qu'aggraver la situation. " Il faut manger, dit ma mère, tout le monde s'inquiète pour toi ". Je pleure tout le temps. Ca me dégoûte, voyez-vous, maintenant que je n'ai vraiment plus le moindre soupçon d'espoir existentiel, maintenant que je suis si proche de la fin, tout le monde fait semblant de vouloir m'aider. Je sais que je n'ai besoin de personne. J'attends juste la fin, et parfois il me paraît long d'attendre, si je ne saute pas le pas, c'est que j'adore perdre du poids et que je veux en jouir encore un peu, encore un tout petit peu. Intellectuellement, je suis brillante, je ne cesse d'avoir les meilleures notes, les profs complimentent mes qualités d'analyse, la fluidité de mon expression, ils conseillent à toute la classe de lire mes copies, ils ne se doutent pas que je me fracasse littéralement dans mon travail scolaire pour m'empêcher de penser, parce que je désire depuis toujours une perfection sans réserves, que je suis capable de plancher des heures entières sur un devoir, de passer des nuits à boire du café ultra-noir sans sucre. On me rappelle que j'ai du talent - du gâchis, ils disent - alors qu'en fait, j'en avais, avant mais qu'importe...
" Je m'en fiche d'avoir du talent, ce n'est plus vraiment ça qui compte.
- Pour toi, il ne doit plus y avoir grand-chose qui compte... "
Tous ces rêves qui resteront à jamais irréalisés... J'avais tellement d'idées, d'ambitions et d'aspirations. Ils m'ont tout pris, tout, il ne reste rien. Est-ce que ça me touche encore ? Non... Rien, ça ne me fait absolument rien. J'entends toutes les choses que l'on me dit, mais ça ne m'atteint pas vraiment, c'est comme si les mots ricochaient sur mon corps sans parvenir à s'infiltrer dans mon esprit. Il y a quand même quelques personnes pour qui je suis triste, tellement triste de la douleur que je vais leur causer. Quelques rares personnes qui tenaient à moi et qui commencent déjà à subir le déchirement, le trauma, l'enfer en me voyant m'éloigner mais je ne peux pas continuer, me battre, vivre pour eux, je vous jure que je ne peux pas, j'ai bien essayé pourtant.

# Posté le jeudi 01 octobre 2009 14:51

Modifié le jeudi 15 octobre 2009 12:34

3 - " Mais le monde tel qu'il est n'est pas fait pour les princesses. "

3 - " Mais le monde tel qu'il est n'est pas fait pour les princesses. "
Dans ma vie, ça pourrait aller mieux. Je m'en rends enfin compte. Je suis plutôt une bonne élève en classe. A la maison, ça va presque. J'ai dix-sept ans, je viens de les avoir. Je déambule dans les rues et je suis jolie comme une petite fille. Je n'ai presque plus d'amies mais je ne me sens jamais seule, les autres s'intéressent à moi pourtant, ils et elles veulent m'approcher, nouer des liens, me voler un instant à la noirceur de mes pensées, amorcer la cloison en moi, ils s'y essayent, ils s'y essayent vraiment et je leur souris doucement pour leur dire de s'éloigner, que je suis une forteresse blindée. J'avais réussi, au prix d'une grande souffrance, je ne m'en cache pas, à retrouver un poids " normal " et à m'y stabiliser, et il aurait pu m'ouvrir bien des portes, me permettre de me porter, tant bien que mal. Je ne me suis plus scarifiée depuis cinq mois ; moi qui m'entaillais les chairs avec violence plusieurs fois par semaines, ça été presque insurmontable de me défaire de cette pratique qui était devenue une addiction et aujourd'hui, même si j'en ressens encore parfois l'envie, le besoin, je sais que le manque est beaucoup moins intense qu'autrefois et que je peux y résister, je crois que je pourrais en être plutôt fière. Je ne me fais plus vomir aussi, ça ne fait pas très longtemps bien sûr mais tout de même, j'en ai fini avec ces sordides crises de boulimie, j'ose à peine l'écrire tant j'ai peur de recommencer à criser, que ce ne soit qu'une courte accalmie dans cette lutte perpétuelle. Mais donc, en effet, ça pourrait aller mieux. Et pourtant, j'ai rechuté dans l'anorexie restrictive. Mon poids redescend peu à peu. Je recommence à flotter dans mes vêtements. Je suis sur le chemin de la transparence. Parce que je n'arrive pas à oublier, non, je ne pourrai pas, jamais, même pour un jour, même pour une heure, même pour une minute, cesser d'y penser. Il n'y a plus que du mal en moi.

# Posté le samedi 26 septembre 2009 08:53

Modifié le dimanche 27 septembre 2009 09:42

1 - " Tu es si légère que le vent pourrait te faire tomber jusqu'au fond de la vallée "

1 - " Tu es si légère que le vent pourrait te faire tomber jusqu'au fond de la vallée "
Il me manque le temps où j'étais la plus maigre et la plus extrémiste du collège. Mais c'est loin le collège. Je n'y suis plus. Je suis en Terminale. Et je suis passée de classe en classe étiquetée anorexique, dépressive, suicidaire, borderline. Face à cela, les profs, hormis les quelques rares exceptions qui voient au-delà, adoptent toujours la right attitude, la meilleure qui soit : " parce qu'elle est malade, ne pas la regarder, ne pas lui poser de questions, faire comme si elle n'existait pas ". Je voulais disparaître, regardez donc, j'ai réussi... Comme s'il se fallait se protéger de moi. Trop dangereuse. Nocive. Du poison, je suis du poison. Sûrement qu'ils ont raison.

# Posté le samedi 12 septembre 2009 11:36

Modifié le samedi 19 septembre 2009 17:07