Convoquée au secrétariat du proviseur, puis chez madame la proviseur, chez l'assistante sociale du lycée, chez le médecin scolaire la semaine prochaine. Les surveillants viennent me transmettre des messages quand ils me croisent dans la cour, m'apporter des convocations en plein cours. J'essaye de rester butée dans mon silence : " Je n'ai pas envie d'en parler ", j'ai dit à la proviseur. Mais mes larmes me trahissent à chaque fois. Elle me tient le sempiternel discours, tellement entendu, prononcé par tant de monde et qui me donne envie de vomir : " une jeune fille qui a tout pour réussir ", " j'ai dans mon bureau une jeune fille extrêmement jolie qui veut mettre fin à ses jours ", " nous, on vous trouve très belle ; il y a beaucoup de filles qui aimeraient avoir votre silhouette, grande, longiligne, avec des cheveux magnifiques ". Je ne fais que pleurer. Elle me dit de me rassurer, qu'elle n'appellera pas les urgences, mais ma mère, tout de même. La supplier d'être très vigilante, très présente, très gentille avec la petite parce que la colère, l'exaspération, ça ne sert vraiment à rien et ça ne peut qu'aggraver la situation. " Il faut manger, dit ma mère, tout le monde s'inquiète pour toi ". Je pleure tout le temps. Ca me dégoûte, voyez-vous, maintenant que je n'ai vraiment plus le moindre soupçon d'espoir existentiel, maintenant que je suis si proche de la fin, tout le monde fait semblant de vouloir m'aider. Je sais que je n'ai besoin de personne. J'attends juste la fin, et parfois il me paraît long d'attendre, si je ne saute pas le pas, c'est que j'adore perdre du poids et que je veux en jouir encore un peu, encore un tout petit peu. Intellectuellement, je suis brillante, je ne cesse d'avoir les meilleures notes, les profs complimentent mes qualités d'analyse, la fluidité de mon expression, ils conseillent à toute la classe de lire mes copies, ils ne se doutent pas que je me fracasse littéralement dans mon travail scolaire pour m'empêcher de penser, parce que je désire depuis toujours une perfection sans réserves, que je suis capable de plancher des heures entières sur un devoir, de passer des nuits à boire du café ultra-noir sans sucre. On me rappelle que j'ai du talent - du gâchis, ils disent - alors qu'en fait, j'en avais, avant mais qu'importe...
" Je m'en fiche d'avoir du talent, ce n'est plus vraiment ça qui compte.
- Pour toi, il ne doit plus y avoir grand-chose qui compte... "
Tous ces rêves qui resteront à jamais irréalisés... J'avais tellement d'idées, d'ambitions et d'aspirations. Ils m'ont tout pris, tout, il ne reste rien. Est-ce que ça me touche encore ? Non... Rien, ça ne me fait absolument rien. J'entends toutes les choses que l'on me dit, mais ça ne m'atteint pas vraiment, c'est comme si les mots ricochaient sur mon corps sans parvenir à s'infiltrer dans mon esprit. Il y a quand même quelques personnes pour qui je suis triste, tellement triste de la douleur que je vais leur causer. Quelques rares personnes qui tenaient à moi et qui commencent déjà à subir le déchirement, le trauma, l'enfer en me voyant m'éloigner mais je ne peux pas continuer, me battre, vivre pour eux, je vous jure que je ne peux pas, j'ai bien essayé pourtant.